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Retour sur l’année 2010 : Qu’en retiendrons-nous? Neige à Paris, vague de chaleur à Moscou ou critiques du GIEC?


Que retiendrons- nous de 2010? Les caprices de la météo qui paralysa les transports à Paris et à Londres en décembre 2010? Les critiques parfois virulentes adressées au GIEC en début d’année? Bref retour sur l’année 2010.



De la neige en abondance...

Chez les uns, en Europe et aux États-Unis, on se rappellera davantage de la paralysie des transports à Paris et à Londres en décembre 2010 ainsi qu’à Washington en début d’année suite à des tempêtes de neige exceptionnelles. De quoi douter qu’un réchauffement climatique soit en cours? Absolument pas. De tout temps, la météo est variable et le demeurera : la planète connaîtra encore et toujours des hauts et des bas de température et de précipitations. Ce dont il est question avec le réchauffement climatique, c’est que la moyenne des températures a tendance à augmenter graduellement, mais continuellement. Et ce n’est pas une simple chute de neige qui arrêtera ce phénomène.

En fait, l’augmentation des chutes de neige est tout à fait conforme aux différents modèles climatiques selon lesquels la hausse des températures devrait conduire à plus d'évaporation. Or, les spécialistes du climat constatent que la quantité d'humidité dans l'atmosphère a effectivement augmenté. Ceci apportera donc, en certaines régions, plus de pluie dans des conditions plus chaudes et plus de neige à des températures sous le point de congélation (voir également à ce sujet Tempête de neige et changement climatique).

Une synthèse récente (version française disponible ici…) de l’avancement des sciences du climat depuis le dernier rapport du GIEC confirmait d’ailleurs cette augmentation de la vapeur d’eau dans l’atmosphère. On peut y lire effectivement que:
« la vapeur d’eau est plus abondante dans une atmosphère plus chaude (Dessler et al. 2008). Les données satellitaires prouvent que la teneur en humidité de l’air au-dessus des océans a augmenté depuis 1998, du fait de l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre et de la hausse associée des températures (Santer et al. 2007).
Le Quatrième Rapport d’Évaluation (QRE) du GIEC ne citait aucune étude permettant de définir les tendances de pluviosité à l’échelle de 50 ans. Ces tendances peuvent maintenant être identifiées. Zhang et al. (2007) ont par exemple découvert que la pluviosité a diminué en zone subtropicale, mais a augmenté aux moyennes latitudes, de manière cohérente avec les projections des modèles climatiques. Les modèles prévoient que ces tendances s’amplifieront avec la hausse continue des températures.
Les recherches récentes ont également montré que les pluies s’intensifiaient dans les régions déjà pluvieuses parallèlement à l’augmentation de la teneur en vapeur d’eau dans l’air
(Wentz et al. 2007, et Allan et Soden 2008). Ces conclusions renforcent celles des études précédentes. Les changements récents se sont cependant produits plus vite que prévu, ce qui suggère que les changements pourraient à l’avenir être plus conséquents que prévu antérieurement. Les connaissances scientifiques récentes ont toutes un point commun: les incertitudes du QRE, une fois dissipées, indiquent une évolution plus rapide et un climat plus sensible que nous ne l’envisagions au préalable.»
(extrait de Copenhagen Diagnosis, Updating the World on the Latest Climate Science, p.12-13)

2010, une année difficile pour le GIEC


Jean-Pascal van Ypersele, vice-président du GIEC, professeur de Climatologie et de Sciences de l’Environnement à l’Université catholique de Louvain, en Belgique, a récemment fait le point sur une année difficile pour l’organisme, car il a du faire face à la critique – certaines valables, d’autres sans fondement et injustifiées. Il a été interviewé par Kate Sheppard, journaliste à Washington, spécialisée sur les questions énergétiques et environnementales pour la publication Mother Jones en décembre 2010.


Mother Jones : Quel est l'état actuel de la science du climat? Quelles sont les choses que nous avons apprises et que devrions-nous envisager?

Jean-Pascal van Ypersele : La principale conclusion est que le réchauffement du siècle passé est sans équivoque, que l’essentiel de la hausse des températures des 50 dernières années est principalement dû à une augmentation de la concentration de gaz à effet de serre due aux activités humaines, que l'impact sera grave si les émissions ne sont pas freinées, que les solutions élémentaires existent et sont abordables, tant dans le domaine de l'adaptation au réchauffement que celui de l'atténuation des changements climatiques, tous ces messages clés sont valables plus que jamais. Je suppose - et c'est la seule chose que je peux dire au sujet du prochain rapport - que ces messages clés vont être renforcés et auront des assises encore plus solides dans le prochain rapport.

Mother Jones : Comment pensez-vous que le groupe du GIEC a surmonté les récentes attaques sur la science du climat?

Jean-Pascal van Ypersele: Il ya eu une erreur manifeste dans le groupe de travail II du rapport l'année dernière (NDLR – les rédacteurs ont surestimé la rapidité à laquelle les glaciers de l’Himalaya devraient fondre). Ce fut enterré à la page 492 d'un rapport de 1000 pages, lui-même le deuxième volume d'une série de trois volumes totalisant 3000 pages. L'erreur a été reconnue, peut-être pas assez vite, car nous avons été surpris par l'intensité de l'attaque, mais il a été reconnu et plus important encore, la direction du GIEC a pris conscience du fait que certaines procédures n'ont pas été appliquées entièrement lors de l'écriture de cette page particulière. Nous avons donc travaillé très fort au cours de l'année écoulée pour renforcer l'application des procédures, les améliorer là où cela était possible, et aussi appelé à un examen indépendant, avec le secrétaire général des Nations Unies et le Conseil interacadémique. Ainsi, un organisme externe examinerait quelques-unes des revendications faites à propos du GIEC ainsi qu’aux critiques formulées et il pourrait faire des suggestions sur la façon d'améliorer le fonctionnement du GIEC, les procédures, sa gouvernance, etc. Ils ont publié un rapport à la fin d’août, lequel a été très bien accueilli par le GIEC parce qu'il contenait une série de 22 recommandations que nous avons immédiatement examinées très attentivement.

Nous avons maintenant quelque chose que nous n'avions pas l'an dernier lorsque toutes ces attaques et la critique est venue : Nous avons une politique sur la façon de corriger les erreurs ou les erreurs potentielles, si et quand elles sont identifiées. Et bien sûr, nous travaillons également à diminuer la probabilité que cela se produise à nouveau. Je suis convaincu, en fait, que le prochain rapport sera le meilleur jamais produit avec toutes les mesures que nous avons prises pour améliorer les procédures du GIEC.

«Si vous prenez du recul et examinez le message de tous ces rapports fait indépendamment du GIEC, ils confirment tous que les messages clés du GIEC sont tout à fait valides et fondés»

Retour sur l’année 2010 : Qu’en retiendrons-nous? Neige à Paris, vague de chaleur à Moscou ou critiques du GIEC?
Mother Jones : Pensez-vous que l'année dernière a endommagé l'image publique du GIEC?

Jean-Pascal van Ypersele: Mon bilan personnel est que certains dommages immédiats ont été causés pendant les quelques semaines et mois de cette campagne intense de critique. Mais depuis lors, nous avons eu un certain nombre d'autres institutions réexaminant la science du climat et la façon dont le GIEC évalue cette science. Et si vous prenez du recul et examinez le message de tous ces rapports fait indépendamment du GIEC, ils confirment tous que les messages clés du GIEC sont tout à fait valides et fondés. Avec du recul, on peut dire que nous sommes plus riches, que nous sommes sur des fondations encore plus solides à la fin de cette année que nous l'étions au début. Il a eu des critiques, et je crois que la critique est utile. Si vous n'avez pas cette critique, vous ne pouvez pas évoluer, vous ne pouvez pas progresser.

Mother Jones :: Quel est le rôle des scientifiques afin de contrer ce scepticisme et la campagne en cours contre la science?

Jean-Pascal van Ypersele: Les résultats de toutes les analyses scientifiques vont presque tous dans la même direction. Je pense que si les scientifiques restent calmes, s'en tiennent à la science, expliquent et réexpliquent si nécessaire la base de leurs conclusions, à un moment donné leur honnêteté passera à travers ce nuage de contre-arguments que certains tentent de mettre en entre eux et le public.

Mother Jones : Est-il étonnant que nous débattions encore de quelques-uns des arguments de base, que des gens argumentent toujours sur le fait même que la planète se réchauffe?

Jean-Pascal van Ypersele: Le fait est que le réchauffement qui se passe est probablement la seule conclusion sur laquelle le GIEC n'a même pas une qualification d’incertitude. Il a dit que le réchauffement, et on signifie par là le réchauffement à l’échelle du dernier siècle, il est sans équivoque. Ce n'est pas «très probable» ou «pratiquement certain». Il est «sans équivoque», parce que la gamme de renseignements et de preuves à l'appui de cette affirmation est tellement grande. Ce n'est pas seulement la mesure de température. C'est la fonte des glaciers. Ce sont les écosystèmes qui changent leur comportement en conformité avec la fonte. C'est l'augmentation du niveau des océans. C'est la glace de mer qui diminue dans l'Arctique. Ainsi, la variété des éléments de preuve est extrêmement grande. Le fait qu’il y a réchauffement est vraiment presque impossible à nier.

Mother Jones : Et pourtant, certaines personnes veulent se concentrer encore sur cette question plutôt que de passer à toutes les autres questions et incertitudes qu’il nous faut absolument mieux comprendre.

Jean-Pascal van Ypersele: Il ya toujours des gens qui ne regardent pas les faits, mais ultimement les faits seront tellement visibles pour tout le monde que l’on n’aura plus besoin de scientifiques pour les souligner. Le problème est que si nous attendons cela, nous perdrons une capacité [de réaction] clé pour la civilisation humaine. Si nous attendons de voir ce qui se passera si le niveau de la mer augmente d'un mètre et quel en sera à l’effet à New York, à Londres, ou Dar es-Salaam, ou Calcutta, ce sera une honte, car les scientifiques qui étudient ce genre de phénomène ont alerté la communauté internationale depuis longtemps que cela se produira. Grâce aux activités de recherche des scientifiques, nous sommes en mesure de connaître ce qui se produira avant que cela ne survienne. Les faits deviendront de plus en plus clairs, mais nous ne devrions nous en satisfaire et attendre que cela se produise.

À lire, version intégrale (en anglais) dans Mother Jones, The IPCC’s Worst Year Ever?, par Kate Sheppard (disponible ici…)


(article revu et augmenté le 7 février 2011)



Réal Trépanier
Vendredi 28 Janvier 2011



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